Emerson
Plaidoyer

PLAIDOYER POUR UN AUTRE ENSEIGNEMENT

A chaque semaine son lot de réformes. Après la mise en place d'une expérimentation permettant aux élèves de «comprendre la fluidité de l'approche scientifique», le ministre de l'Education Luc Chatel a annoncé son plan pour apprendre l'anglais à 3 ans. Aujourd'hui, il recommande le développement du calcul mental quinze minutes par jour...

L'idée en soi est louable : savoir compter est absolument nécessaire. Le problème, c'est que la même idée a déjà été annoncée par son prédécesseur le 8 mars 2007, sans que rien ne change vraiment.

Ces effets d'annonce, aussi rassurants que creux, finissent d'exaspérer l'enseignant que je suis car la situation scolaire en France est réellement dramatique. Fort de mes trente-cinq ans d'expériences, je peux affirmer que si notre système est parfaitement adapté pour la moitié des élèves, pour les autres nous ne sommes pas capables de les aider correctement. Nos enfants s'ennuient le plus souvent, décrochent, car les savoirs pour comprendre le monde, leur époque ou eux-mêmes ne sont toujours pas enseignés. Passifs, ils attendent que le professeur commence son cours pour «consommer» les notions prévues au programme, sorte de recueil utilitariste et indigeste fait « d'objectifs » et de « référentiels » pédagogiques, de "compétences" et de "performances », dont le but, à la finale, ne vise qu'à adapter « l'apprenant » aux besoins actuels de la société. Sans questionnement, sans repères, rien ne fait sens pour eux. Cette méthode unique leur enlève même le désir d'apprendre et le goût pour les études. De plus en plus souvent l'école française ressemble aux écoles japonaises ou coréennes : on y va seulement pour se constituer un « bagage », se faire évaluer et sélectionner…

Un exemple parmi cent, qui ne cesse de m'étonner. A la question simple de trouver l'âge du capitaine sur un bateau transportant 15 moutons et 16 chèvres, la plupart des élèves répondent 31 ans sans hésiter. Calcul mental aidant, ils sont persuadés qu'il faut absolument utiliser ces deux nombres, redonnant merveilleusement du sens à une question qui n'en avait pas initialement.

L'enseignement en France est à cette image. Bien que le « lire, écrire et compter » soit plus ou moins heureusement enseigné, nos enfants demeurent des illettrés car ils n'ont pas appris à rechercher, trier et à critiquer l'information, y compris visuelle.

Ce n'est pas leur faute : l'enseignement qu'ils subissent est tout dédié au savoir faire et au savoir être, presque jamais au savoir, pris dans son essence première. Tout est fait pour que nos enfants soient techniquement opérationnels, quantifiables, pour reprendre une citation de l'Education nationale, « selon les critères qui serviront à l'évaluation de cet apprentissage". A défaut de leur apprendre à penser, on les maintient dans un infantilisme pétri de leçons apprises par cœur qu'il faudra dégurgiter au moment des évaluations.

D'autres pratiques existent pourtant en France et dans le monde, qui ont déjà montré leur efficacité. En lieu et place d'un enseignement sclérosant, elles se demandent d'abord quels sont les savoirs vraiment «porteurs» pour un jeune d'aujourd'hui, partent des questions qui sont les leurs pour susciter la recherche et déclencher le désir d'apprendre davantage. Avec ces accroches, elles introduisent ensuite des savoirs transdisciplinaires, promeuvent des savoirs organisateurs et solides pour éviter l'émiettement des connaissances. Elles développent l'écrit, non pas seulement pour ces fameuses rédactions de classe, mais aussi dans des rapports, des notes, des synthèses, dont l'argumentaire sera exposé oralement afin que l'enfant frotte ses observations à la critique des autres… Plutôt que de pousser les feux pour terminer des programmes démentiels - qui, de toutes façons ne seront jamais finis -, elles organisent surtout le temps pour permettre aux enfants et aux jeunes de penser à leur rythme, de créer, de se passionner, de découvrir, de tâtonner, d'apprendre … et de vivre avec les autres. Bref, elles conçoivent une école plus humaine, plus respectueuse des projets individuels et du relationnel, ce qui ne signifie pas que les savoirs ou les connaissances passent en second plan, bien au contraire. Elles font apprendre différemment, tout simplement, et c'est ce que nous appliquons dans l'établissement scolaire que j'ai l'honneur de diriger, avec des pratiques éducatives plus à l'écoute du rythme et de la curiosité de l'enfant.

Cette recette est vieille comme le monde. Montaigne, déjà, disait que l'on ne peut éduquer qu'en s'adressant à l'intelligence et à la raison de ceux que l'on éduque, en "formant leur jugement", c'est-à-dire en les instruisant pour juger, selon Kant, de "la valeur des choses qu'ils auront à se donner pour fins ». Dommage que l'Education nationale s'entête encore à annoncer des réformes mal pensées, tentant vainement de corriger par des mesures cosmétiques un enseignement qui s'est fossilisé depuis trente ans.

Jean HERITIER, docteur es lettres, proviseur du Petit Collège (Saint-Martin).